Il a collabore
a Combat, au Figaro


JOURNALISTE


Il a collaboré à Combat et au Figaro.
Ci-dessous quelques articles publiés.



A propos du secret professionnel

Ce qui est frappant et significatif, c’est qu’à l’occasion de la pandémie qui nous assaille depuis un an, pas un mot n’ait été prononcé quant à la religion et à la sacralité, par quelque autorité que ce soit. L’actuel gouvernement a certes privilégié pour les dernières fêtes de Noël les églises par rapport aux établissements culturels, ce qui était à mon sens extrêmement adroit et sans doute courageux. Cependant pas un seul mot de sa part ou de qui que ce soit d’autre, à propos du recours à Dieu qui a toujours été l’élément déterminant à l’occasion des pestes et autres catastrophes sanitaires.

Il en va de même aujourd’hui dans un autre ordre, celui du secret professionnel entre l’avocat et son client.

On feint de croire que ce secret se maintient seul dans le ciel, par la grâce de la Constitution ou autres arguties juridiques, ce qui montre à quel point la France est spirituellement appauvrie ou davantage en perte de repères.

Si l’on souhaite que le secret professionnel soit respecté, il faut que son fondement soit nommé, qu’il soit précisé.

Comment le pourrait-on s’il n’y a pas de base spirituelle à sa défense, s’il n’existe pas un interdit qui en fasse un absolu, qui contraigne et qui fonde.

Si le secret entre l’avocat et son client doit être sauvegardé, si les écoutes téléphoniques doivent être interdites, si le principe de la confession entre le prêtre et son ouaille peut être conservé, entre le médecin et son patient de la même manière, c’est parce qu’au centre de l’être humain il est un mystère, un manque.

Aujourd’hui personne n’ose évoquer cette dimension.

Lorsque Emmanuel Macron assiste aux obsèques de Johnny Halliday, il se garde bien de franchir le seuil de l’église de la Madeleine. Il précise par là-même qu’il est un laïque et qu’il ne connaît pas de principes religieux. Il reste en deçà de la barrière du sacré.

S’il n’y a pas de sacralité, sur quelle base fonder le secret entre l’avocat et son client ?

Comme le dit si bien Karamazov « Si Dieu n’existe pas, tout est permis ! ».

On a bien compris que c’est le fondement même de notre société et de notre civilisation qui est en cause à travers le problème du secret.

Ce principe apparaît aujourd’hui largement transgressé mais en fait, on peut se demander comment il a pu perdurer dans une société qui a depuis longtemps perdu tout contact avec le Sacré.

On peut comparer ce secret au principe de l‘abolition de la peine de mort. Comme le disaient très justement Albert Camus et Arthur Koestler « Comment maintenir le principe de la peine de mort dans une société qui a perdu le sens du Sacré ? ».

Celle-ci ne représente plus rien, dans un monde sans Dieu.

Le gouvernement qui a introduit récemment dans le jeu de la justice l’institution du Parquet Financier et ses rites est un gouvernement socialiste, laïc dont le seul but était de se créer un outil pour abattre ses adversaires, de préférence de droite. Aujourd’hui au moment où les avocats tentent d’élaborer une défense contre la violation du secret professionnel à l’occasion des écoutes téléphoniques dans l'affaire Sarkozy, ils se découvrent sans moyens.

Ils ne savent pas sur quelle base l’établir.

Ils sont donc condamnés à s’inventer de petits artifices, la mise en cause de tel ou tel magistrat, le caractère excessif et partisan d’un certain type de condamnation. On voit bien comment aujourd’hui les poursuites contre Nicolas Sarkozy bafouent le secret professionnel à travers la violation des écoutes téléphoniques.

Qui aura le courage de s’affronter au Parquet Financier alors que celui-ci peut attribuer à son adversaire quelque forfaiture que ce soit. L’actuel ministre de la justice d’ailleurs, qui avait été l’objet lui-même d’écoutes, et qui avait déposé plainte, a renoncé à celle-ci dès qu’il a été promu Garde des Sceaux.

Le vrai problème c’est la béance, ce vide de la foi qui fait qu’on ne sait plus, faute de Dieu, fonder l’Homme.

L’espoir ne viendra pas d’une quelconque réforme de la loi sur le secret professionnel, l’instrument entre les mains du pouvoir politique étant trop puissant. Il ne viendra pas non plus de la résurgence de la dimension spirituelle à travers l’évolution de la configuration politique française, et de la montée en puissance des archipels identitaires susceptibles d’introduire un peu de foi dans des structures essentiellement basées sur la raison.

L’espoir viendra sans doute de l’Europe. Comme en matière de détention et de violation des droits de l’homme, la France est régulièrement condamnée par la Commission européenne.

L’appel à cette Commission pourra être un recours contre la violation du secret professionnel entre l'avocat et son client par les juges français.

N’oublions pas que la loi anglo-saxonne qui inspire aux cotés de la loi française la législation européenne, est avec l’Habeas Corpus imprégnée de religiosité. C’est elle qui a inventé et fondé la démocratie.

Elle viendra suppléer aux insuffisances de la France jacobine, inquisitoriale, et qui fait fi comme nous venons de le voir des droits de l’homme.

Contrairement à ce qui a été dit par nombre d’avocats présents au procès Sarkozy, il s’agit avant tout d’un procès politique.

On aura compris qu’il s’agit d’abord de retrouver l’essence de la justice, le principe même de sa sacralité. Celle-ci ne peut reposer sur des bases purement matérialistes. Seule la transcendance peut les justifier.




Plaidoyer pour l'Europe


Ce qui m'a toujours paru étonnant et dans une certaine mesure scandaleux dans le débat à propos de l'Europe, c'est l'absence du discours proprement culturel. Quel homme politique a jamais évoqué Nietzsche, Voltaire, Goethe, Shakepeare, Mozart pour la fonder, leur dialogue au-delà du temps ?

Or s'il est une nécessité pour celle-ci, c'est bien l'union des cultures : c'est elle qui l'exige et constitue son fondement authentique.

On a d'abord voulu jeter les bases économiques. Elles sont nécessaires. Elles ne sont pas suffisantes. On le voit bien aujourd'hui alors que l'Europe marque le pas, bien que celles-ci, aient été établies et développées.

Si on a hésité à construire ces bases intellectuelles et spirituelles, c'est sans doute parce qu'elles sont les plus difficiles à préciser, qu'on a tenté de les éluder en envisageant les choses d'un point de vue matérialiste, en pensant que les infrastructures engendreraient les superstructures : discours fallacieux et dépassé.

La vérité est que l'Europe englobe des pays de cultures différentes et d'abord de cultures religieuses différentes. La Grande-Bretagne, l'Allemagne sont des pays protestants. L'Italie, la France, l'Espagne, sont des pays catholiques.

Immense fossé, car sous couvert de ces différentes religions, ce sont les régimes économiques qui sont dissemblables. Les premiers sont libéraux, davantage capitalistes, les autres, sociaux-démocrates davantage étatiques.

Contrairement au souhait du Président de la République Française, si l'on veut construire l'Europe, il ne s'agit pas de passer sous silence ses origines chrétiennes mais de nommer au contraire ses diverses origines spirituelles. L'Europe doit être plurielle, c'est-à-dire catholique, protestante, laïque, juive.

C'est d'ailleurs le seul moyen pour la France de conserver son identité.

Or le problème, c'est que l'Etat Nation, au sens européen du terme, tel qu'il s'est développé à partir de la Révolution française, ne permet pas d'intégrer les différences. C'est parce qu'il a été incapable de le faire que se sont produits les derniers cataclysmes, les conflits mondiaux.

Les structures de la France sont à la fois catholiques et révolutionnaires. Il n'y a pas de place pour la différence d'autant plus que la Révolution à travers Rousseau et malgré son vocable nouveau, a reconduit les hiérarchies de la Monarchie et de l'Eglise, celles du tout Etat.

Si l'Europe veut se faire, elle doit s'abstraire des structures de l'Etat Nation pour entrer dans la dimension de la Fédération ou de la Confédération tels les USA.

C'est d'ailleurs le même mouvement que devraient entreprendre les pays du Moyen-Orient s'ils veulent jeter les fondements d'une authentique paix.

Il ne faut pas oublier par ailleurs que l'Europe porte un immense fardeau spirituel qui est rarement évoqué : l'Holocauste.

Sans vouloir entrer plus avant dans ses causes profondes, politique désastreuse des réparations de la France vis-à-vis de l'Allemagne après la première guerre mondiale, menace communiste, crise de 29, etc, ce qui est directement en cause dans cette Catastrophe, c'est précisément la structure de l'Etat Nation.

Celui-ci malgré la Réforme protestante en Allemagne, qui était un immense pas en avant dans l'aventure de la liberté, s'est avéré également incapable d'intégrer les différences.

Seule la pluralité humaine telle qu'évoquée par Hanna Arendt peut le réaliser.

Il convient de créer une Fédération ou une Confédération qui pose à sa base ce principe : l'homme avec ses semblables.

Comme l'a souligné Hanna Arendt, la grande invention des américains dans le domaine politique, c'est le fait d'avoir reconnu que souveraineté et tyrannie ne faisaient qu'un. Sa critique de la philosophie des Lumières et de l'indétermination de la notion de Peuple qui nécessite l'appartenance à un territoire, vise directement la vulnérabilité de celui-ci.

L'Europe est à un moment charnière de son histoire. Si elle s'avérait incapable de s'élever au-delà des Etats nations qui la composent, sans doute faudrait-il s'attendre à son asservissement, mais aussi au retour des extrêmismes.

Cela donnerait raison à ceux qui pensent, comme Martin Buber, que la résurrection d'Israël a sonné le glas de l'Europe et qu'elle a définitivement orienté l'histoire du monde vers l'Orient.

L'élément judaïque est fondamental pour l'avenir de l'Europe. L'Europe chrétienne s'est construite contre le judaïsme. Celui-ci a été son rebut mais en même temps il a été le levain qui lui a permis de se définir.

Elle avait besoin de ce rebus pour vivre. Celui-ci s'est exprimé tout entier à travers la Shoah. Il a pris là son expression absolue.

Aujourd'hui le grand défi de l'Europe c'est l'intégration du judaïsme, en tant que symbole des différences. Elle ne pourra le faire qu'en se libérant de l'Etat Nation pour entrer dans la structure de la Confédération ou de la Fédération.

Si elle ne parvenait pas à réaliser cette intégration elle demeurerait d'une part catholique d'autre part laïque et de manière minoritaire protestante. Elle continuerait à entretenir avec l'argent et avec le libéralisme une mauvaise relation.

Elle serait asservie aux Etats-Unis et condamnée au retour des extrêmismes.

On peut imaginer qu'elle soit incapable de franchir ce pas hors d'elle-même. C'est pourtant aujourd'hui sa seule chance de dépasser et de transcender la Shoah.

Seule la constitution d'une Fédération ou d'une Confédération pourrait donner à la Shoah une signification historique transcendante. Par le mouvement même de la création de cette structure nouvelle, l'Europe dépasserait la Catastrophe.

Les jours prochains nous diront si le soleil se lève toujours du côté de l'Europe ou si son déclin est désormais scellé.

La France, dans le cas où elle se prononcerait par un vote négatif, orienterait définitivement l'Europe vers ce destin.

Les jeux ne sont pas faits. Les forces de mort sont opposées une nouvelle fois aux forces de la vie.

Ce n'est pas toujours la vie qui gagne !




Nous ne sommes pas les derniers

J'ai rencontré l’œuvre de ZORAN MUSIC, pour la première fois, à l’exposition du musée Correr, à Venise, en 1985.

J’ai été immédiatement saisi par des formes, qui telles celles des plus grands, produisaient en moi cette impression étonnante : on apercevait d’abord une image, celle de cavaliers et de chevaux, puis à mesure que l’on regardait avec plus d’intensité, la matière elle-même se mettait à vivre, au-delà de toute représentation.

Le motif était devenu signe, pur symbole. Et c’est là l’essentiel. Au-delà du corps lui-même, certains signes, là est la magie et la puissance d’un art, renvoient à une forme plus subtile, plus simple, qui ouvre en nous l’espace de l’infini, celui du Saint.

Je ne connais pas, par ailleurs, d’autre peinture que celle de ZORAN MUSIC, pour suggérer cette sensation de frôlement de la matière, comme une caresse, qui résulte d’un immense respect de l’artiste envers elle, de complicité avec elle, qui la fait vivre au seul toucher, le plus léger.

Mais contrairement à NICOLAS DE STAEL, qui à un moment, s’est laissé dominer par la matière peinture, qui s’est fondu en elle, qui est mort d’elle ( il n’y a pas dans la peinture de NICOLAS DE STAEL la moindre présence de l’homme ), ZORAN MUSIC a su la tenir à distance, ne pas confondre matière et esprit. Il a su se distancier, se séparer. C’est à la fois cette fascination et cette distance qui lui ont permis sans doute de donner forme plus tard, par la puissance de son art, à une expérience exceptionnelle.

J’ai rencontré quelques années plus tard ZORAN MUSIC dans son atelier de la rue des vignes à Paris.

Entre temps, j’avais fait plus ample connaissance avec son œuvre : Intérieurs des cathédrales, Pierres dalmates, Judaîca, à la galerie Claude Bernard à Paris.

Ce qui ne cessait de me fasciner, c’était cette approche de l’artiste, d’une très grande intériorité, qui après être allé au fond de lui-même, s’aventurait au cœur de la matière, pour lui faire exprimer ce qu’il souhaitait.

L’homme m’est apparu d’une simplicité extrême, d’une grande courtoisie, et d’une authentique gaieté conquise sur le tragique.

Il est des rires ou seulement des voix, qui rappellent des sources très profondes.

MUSIC, grand, très beau, silencieux, à la fois austère et lumineux, ressemblait à son œuvre.

« Les Portes de Venise ! » : Je ne peux plus marcher dans les rues de Venise, sans voir un « MUSIC ». Le peintre s’est approprié sa ville, ses ponts, ses églises, ses quais. Désormais on ne peut plus la voir, sans son regard.

Venise sans doute, est-elle devenue un MUSIC !

Plus tard encore, j’ai rencontré « Nous ne sommes pas les Derniers » à l’occasion de l’exposition organisée par Jean Clair, au Centre Georges Pompidou, oeuvres plus spécialement liées à l’expérience concentrationnaire de ZORAN MUSIC, et enfin celles concernant la même expérience, exposées au Grand Palais il y a deux ans.

Ici, l’artiste atteint à la Grandeur. Il s’élève au dessus de l’horreur. Il la transfigure. Sans doute ce regard s’apparente t- il au plus près à celui de Dieu, devant la création, puisque pour lui, il n’y a ni Bien ni Mal, ni Laideur ni Beauté.

IL EST TOUT SIMPLEMENT.

Cela pourrait vouloir dire aussi, que l’homme peut descendre dans les enfers, en inventorier les précipices et en ressusciter par la seule force de l’esprit.

Cela pourrait vouloir dire encore que beauté et horreur sont plus proches peut-être qu’on veut bien le dire, et aussi que tout grand artiste est religieux. Il possède en lui-même le pouvoir de la transfiguration.

L’exposition du Grand Palais, qui rassemblait les oeuvres de ZORAN MUSIC, dont certaines ont été peintes au Camp de Dachau, a montré comment l’esprit humain pouvait s’élever au dessus du Mal.

L’artiste, par là même, postule l’existence d’une transcendance.

Silence du Camp de concentration, silence de Dachau, silence de Dieu !

Au cœur de l’œuvre de ZORAN MUSIC, il y a le silence.

Ici, il advient quelque chose de tout à fait exceptionnel. L’homme est allé aussi loin qu’il le pouvait , dans l’expérience du mal. Il a tenté de dépasser tout ce qu’il avait fait auparavant. En un sens, il y a réussi. Il s’est exilé de sa propre humanité. Il est devenu objet, ce à quoi la pensée moderne tend à vouloir le réduire.

Au bout de cet exil, il était condamné à sombrer ou à ressusciter.

A Dachau, MUSIC à continué à peindre. Il a donc continué à croire. Il a maintenu présente cette lumière, qui est au cœur de l’homme, comme au cœur de la matière, et qu’il avait déjà rencontré à Venise, dans l’expérience de la peinture.

C’est cela dont témoigne l’œuvre de ZORAN MUSIC, de ce que au sein du lieu le plus vide, le plus absent, au sein du lieu de rupture de la Loi, qui est l’humanité même de la création, qui fonde la relation avec l’autre, au cœur de cette tentative ultime de la brisure des Tables, la Lumière a continué à jaillir.

Comme Soljenitsine, Music savait sans doute qu’il fallait aller chercher l’homme partout où il se trouvait, y compris dans le lieu le plus obscur, le plus vide précisément de l’homme et de Dieu, afin de le connaître mieux et de pouvoir le prendre totalement en compte.

MUSIC, c’est la Résistance et le retour du SPIRITUEL.

J’ai tenté de parler de cela à ZORAN MUSIC, à l’occasion d’une rencontre dans son atelier de Venise.

MUSIC ne parle pas. Il se contente de dire « On ne sait pas ».

Il continue à peindre, à Paris, à Venise, près de sa compagne IDA BARBERIGO, peintre également.

Au sein d’un monde qui a fait une large place à la facilité, à la perversité, et souvent à l’avilissement, dans la mouvance des descendants de Marcel Duchamp, la parole de ZORAN MUSIC « on ne sait pas », est fondamentale.

Elle s’oppose à la parole totalitaire des temps modernes « Un jour nous saurons tout ». C’est dans cette parole que gît l’origine du mal, celle des camps, dans cette volonté de l’homme de se rendre démiurge, de tout dominer, dans cette monstrueuse parole de MAITRISE, issue du culte de la Raison, issue des Lumières.

En séparant le peintre du contact direct avec la matière, en l’invitant à l’organiser seulement, à ne plus y graver son propre drame, la pensée moderne a tenté de le détruire, en supprimant son intériorité, en réduisant ses résistances.

Car peindre, créer, c’est SE SEPARER.

En tentant de réduire cette Séparation, en ne s’intéressant plus qu’à la forme, à son déploiement, l’art moderne a tenté de réduire l’homme.

Car ne nous y trompons pas, à chaque fois que l’on dégrade l’art, on dégrade l’homme, puisque l’art est son témoignage le plus élevé.

MUSIC ne sait pas.

Il ne sait pas comment cela se passe en lui, la peinture.

Il ne sait pas comment elle vient, comment arrive la joie de la création.

Il peint seulement parce qu’il y a ce désir en lui, cet appel, ce Mystère.

Il l’accueille.




Renouer le fil du Sacré

En 1930, Marcel Duchamp, à l’occasion de la manifestation new yorkaise « Armory show », expose un urinoir. Sous prétexte de canular, il lance un défi à l’art traditionnel.

Désormais tout peut être œuvre d’art. C’est ce qu’on appelle le Ready Made.

Cette prise de position comporte un immense défi. Sous le regard de l’artiste tout devient œuvre. N’importe quel objet désormais peut posséder ce statut.

Il s’agit d’un projet dangereux, car l’artiste n’a plus besoin de créer en s’affrontant à la matière. Il se contente de la déployer.

C’est ainsi que Arman « accumule ». Il n’est pas un sculpteur mais un organisateur d’objets dans l’espace.

Bien plus, dans la mouvance de Duchamp, tout un chacun peut être artiste. C’est ce que clame Ben. C’est-à-dire que plus personne ne l’est.


Ce qui fait la création, ce qu’on appelle ainsi depuis l’origine de notre civilisation, c’est la Séparation. Séparation de l’homme avec Dieu, de l’homme avec lui-même, de l’homme avec l’autre. C’est dans cet espace que se meut l’artiste et qu’il créée. C’est cette Séparation qui le fonde.

Si on l’abolit, on détruit l’art en même temps que l’homme.

Telle est la prétention de Marcel Duchamp et de l’art contemporain.

L’art n’est pas une idée. Il est de la chair vivante. Il est consubstantiel à l’homme. Il est la part sacrée.

C’est une civilisation entière qui est mise en cause par l’attitude de Marcel Duchamp. Désormais, c’est le règne de la masse qui se veut créatrice alors qu’elle ignore ce qu’est l’art, vers quelles forces spirituelles il appelle.

En fait, l’art ne pourra reconquérir sa juste place qu’à l’intérieur d’une civilisation qui aura elle-même retrouvé le sens du sacré. Hors de cette dimension, point de salut.

Cette sacralité, notre civilisation ne pourra la redécouvrir qu’en revenant aux sources de sa spiritualité, qu’elle soit grecque, juive ou chrétienne.


En fin de compte, ce que postule la démarche de Marcel Duchamp c’est une désacralisation générale de la société à moins que ce soit un enchantement général du monde ce qui revient au même. Vouloir que chacun soit créateur ou le devienne est une magnifique utopie. Il est faux que tous puissent créer et que tous le désirent.

La création est réservée à une élite, non une élite sociale, mais une élite spirituelle.

C’est le contraire même d’une conception démocratique de l’art.

L’art est une élection. Seul un désir suffisamment intense permet d’y avoir accès.

Il s’agit du combat avec l’ange, celui d’une avidité spirituelle suffisamment intense qui puisse donner accès à la création. L’accès à celle-ci ne pourra advenir qu’à la suite d’un dur et long combat avec la part sacrée à l’intérieur de nous-même.

Au matin l’ange bénit Jacob. Mais désormais celui-ci est touché à la hanche. Il sera désormais le boiteux pour cause d’absolu.


L’incendie de la cathédrale Notre-Dame nous donne l’exemple de la pérennité au centre d’un monde prétendument laïc.

Sa flèche nous revient en plein cœur comme un appel au retour nécessaire à nos racines et aux plus hautes leçons de l’art.


Il est étonnant également de constater qu’au centre d’une société qui a fait de la marchandise sa valeur suprême, Léonard de Vinci trône à nouveau et attire des foules immenses au Louvre, Temple de la divinité moderne de l’art.

Le combat se livre entre le marché, instance aujourd’hui suprême, et les plus hautes valeurs de l’esprit humain.

Nous ne savons pas qui triomphera. Il s’agit d’une lutte décisive. D’un côté l’argent, l’or, le paganisme, de l’autre, la plus haute religiosité, la tentation de l’absolu.

En fait, ce qui fait la grandeur d’une civilisation, c’est son équilibre. Equilibre entre l’esprit et la matière, entre le sacré et le profane.

Gageons que les forces de l’esprit, celles que nous portons en nous triompheront des plus basses tentations de la chair au bénéfice d’un esprit revivifié aux plus hautes exigences de l’art.


Je considère que la relation directe de l’artiste avec la matière est une condition essentielle à l’existence de l’œuvre d’art. Sans elle, il y a des idées, des concepts. Il n’y a pas d’œuvres.

Tel est le problème de notre société et de notre civilisation. Nous avons perdu le contact avec la réalité, c’est-à-dire avec nous-mêmes.

Il faut retrouver une authentique relation à la création.

L’art américain désormais se fabrique en usine. Il ne peut plus porter ce nom.

Reprendre contact avec la création, c’est fonder une nouvelle métaphysique.